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L’éloge de l’anti-héro

Mon père a eu un dépanneur pendant trente ans (et au même moment pendant une dizaine d’années un supermarché) j’ai donc navigué autour de cet univers toute ma jeunesse. J’ai compris très jeune que mon père était le patron et qu’il avait des employés à sa charge…

Mon père c’était LE PATRON

J’ai compris aussi que cela me donnait certains droits (et pouvoirs), comme la possibilité d’aller dans l’entrepôt, de prendre des bonbons dans son magasin, ou encore d’accéder à des endroits que seuls les employés pouvaient fréquenter dans le magasin. Je me sentais choyée de pouvoir me promener dans un supermarché vide avec ma sœur, faire des courses de panier dans les allées… Et j’avais un réel sentiment d’importance lorsque mon père me présentait à ses employés : j’étais la fille du patron et je m’appropriai cette fierté. Combien de fois j’ai regardé mon père compter l’argent de sa caisse dans son bureau pour préparer son dépôt, le croyant riche devant ces immenses piles de 20$, de 10$, de 5$… Mais ce que j’ignorais à l’époque, c’est que cet argent allait plutôt servir à rembourser les fournisseurs, les salaires, le loyer, etc. En vieillissant, j’ai aussi compris que d’être patron voulait dire que mon père pouvait rarement assister à mes parties de soccer avec un commerce qui opérait 24h sur 24h. Quand le téléphone sonnait à la maison pendant le souper ou la nuit, c’était jamais bon signe, et j’ai compris que le rôle de mon père le suivait partout. Finalement, être patron avait ses revers…

D’entrepreneur à employeur

Un entrepreneur est essentiellement quelqu’un qui a eu un jour une idée d’entreprise et qui a eu le courage de se lancer en affaires. C’est quelqu’un qui a eu le goût de voler de ses propres ailes et qui a voulu réaliser un rêve. C’est aussi parfois quelqu’un qui ne trouvait pas sa place dans un univers professionnel trop conformiste et qui cherchait le bonheur au travail. Bref, c’est une personne ordinaire, peut-être un peu plus travailleuse et créative que la moyenne, peut-être aussi plus optimiste, mais au final, c’est une personne souvent anticonformiste qui a voulu s’épanouir au travail sans avoir de comptes à rendre à un patron… Et un jour, cet entrepreneur est devenu lui-même un patron…

Assumer son rôle de patron

En démarrant mon entreprise, je n’avais pas vraiment envisagé cet aspect de ma nouvelle réalité professionnelle. Sans expérience antérieure, je suis devenue présidente et rapidement, j’ai commencé à m’entourer d’employés. Apprendre à concilier tous les aspects de la gestion d’une petite entreprise c’est très exigeant : mettre en place la facturation, la chaîne d’approvisionnement, le système de livraison, le processus de développement des affaires, le système comptable… À cela s’ajoute la gestion des ressources humaines : la fixation des salaires, la gestion des horaires, l’organisation des tâches, le paiement des déductions à la source… Et avec le temps, on découvre les joies des dossiers de CSST, de l’absentéisme chronique, des conflits entre employés, etc… En fait, on réalise qu’on a des pouvoirs dont on ne veut pas : le pouvoir de décider du salaire de quelqu’un, de choisir son plan de carrière, de l’embaucher ou le mettre à pied… Apprendre et se préparer à devenir employeur est aussi important que d’apprendre à devenir entrepreneur : c’est à la fois une énorme responsabilité et un énorme fardeau, et cela s’apprend avec l’expérience.

Lonely at the top

Dans les faits, on est encore un simple entrepreneur qui a voulu démarrer sa propre entreprise, qui essaye par tous les moyens de la faire survivre en faisant de nombreux sacrifices personnels. Mais ça, personne le sait car on n’en parle pas. L’entrepreneur est perçu comme un super-héros, riche et puissant, qui doit exercer son leadership habilement pour motiver ses troupes. Mais derrière cette porte de bureau fermée, il y a peut-être une personne anxieuse, en larmes, découragée… une personne qui peine à payer ses factures et qui songe abandonner à chaque jour… À partir du moment où on assume le rôle d’employeur, les yeux et les attentes se tournent vers nous, et là on compte sur nous… On compte sur nous pour assurer l’équité entre les employés, pour offrir des bonnes conditions salariales, pour assurer la survie et la pérennité de l’entreprise, pour embaucher les bonnes personnes, pour intervenir habilement dans les conflits, pour régler les problèmes opérationnels et financiers, pour établir un plan stratégique efficace, pour se réinventer en période de crise sanitaire et assurer la relance… C’est tout une charge à endosser pour un entrepreneur!

Certes, avec les années (et les erreurs), on développe des outils, des procédures, des réflexes et des comportements adaptés à ce rôle d’entrepreneur-patron. On apprend à exercer ce pouvoir imposé au mieux de notre vécu, de nos valeurs et de notre personnalité et surtout à bien s’entourer avec des gens ayant des compétences complémentaires aux nôtres. Mais au final, il faut accepter de déplaire, de décevoir et de contrarier car la réalité est simple : l’entrepreneur n’est pas un personnage de fiction avec des pouvoirs surhumains ou surnaturels même si des fois, il caresse le rêve de conquérir ou de sauver le monde… Le patron, c’est juste une personne ordinaire avec de grands pouvoirs, et de grands pouvoirs impliquent de grandes responsabilités.

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